C’est la première question qu’on me pose devant une toile, souvent avec une pointe d’inquiétude, comme s’il fallait avoir la bonne réponse : « c’est abstrait ou c’est figuratif ? »
Ma réponse honnête est qu’entre les deux, il n’y a pas de frontière. Il y a un passage.
Le réel comme point de départ, pas comme but
Le réel occupe une place importante dans mon travail, mais rarement comme finalité. Un paysage, une façade, un bouquet, une silhouette ou quelques objets peuvent fournir la structure initiale d’une œuvre. Leur présence permet au regard de reconnaître un espace ou une forme. Mais cette reconnaissance n’oblige pas la peinture à rester fidèle à l’apparence de son modèle.
Progressivement, les éléments observés changent de fonction :
- un arbre peut devenir verticale ;
- un ruisseau devient circulation ;
- une façade se transforme en juxtaposition de plans ;
- une fenêtre devient signe ;
- une tige devient ligne ;
- une succession de personnages devient rythme.
Le visible n’est pas supprimé. Il fournit à la peinture un vocabulaire qu’elle peut ensuite rendre autonome.
C’est pour cela que je ne classe pas mes toiles en deux camps. Certaines abstractions conservent une mémoire architecturale ou végétale ; certains paysages possèdent une organisation qui les rapproche fortement de l’abstraction ; une scène urbaine peut être perçue en même temps comme une architecture et comme un ensemble de verticales, de fragments et de masses colorées.
Ce n’est pas une alternance entre périodes figuratives et périodes abstraites. C’est un continuum.
Ce qui ne change pas d’une série à l’autre
Entre 2021 et 2026, mes sujets ont beaucoup varié : paysages, architectures urbaines, marines, fleurs, objets, intérieurs, figures humaines, références à la mémoire juive. On pourrait croire à plusieurs recherches parallèles menées de front.
En regardant l’ensemble, c’est le contraire qui apparaît. D’une série à l’autre reviennent les mêmes préoccupations : la couleur comme élément de construction, la matière et la trace du geste, la fragmentation des formes, le rôle des verticales et des répétitions, la tension entre surface et profondeur, et une lumière qui semble souvent moins éclairer les choses que naître de la peinture elle-même.
Le sujet change. Les questions posées à la peinture demeurent.
La couleur ne décrit pas, elle construit
Dans ce passage du motif à la forme, la couleur joue le rôle déterminant. Elle ne vient pas seulement caractériser un objet ou restituer l’atmosphère d’un lieu : elle participe à l’organisation même de l’espace. Les rapports entre masses chaudes et froides, zones claires et sombres, saturations et ruptures déterminent l’équilibre de la composition. Une couleur peut faire avancer ou reculer une forme, séparer deux plans ou au contraire les réunir.
Cette fonction devient particulièrement visible lorsque la perspective traditionnelle s’affaiblit. La profondeur ne disparaît pas : elle change de moyen. Dans les paysages, elle peut naître de la succession des masses colorées ; dans les marines, de variations de densité et de lumière ; dans les intérieurs, des rapports entre plans ; dans les abstractions, elle n’est parfois plus qu’une tension entre deux zones de la surface.
Ce qui résiste : la présence
Il y a pourtant une chose qui ne se laisse pas entièrement transformer. Dans mes toiles où figurent des personnages, le portrait et l’identité individuelle ne sont pas l’enjeu principal : c’est la silhouette, la posture, et surtout le groupe qui entrent dans la composition comme éléments plastiques. Multipliée, une figure devient densité, puis circulation, puis rythme.
Mais même fortement simplifié, un corps conserve une capacité particulière à attirer le regard. Une silhouette peut devenir presque abstraite sans perdre totalement son caractère humain.
Quelque chose résiste à la transformation : la présence.
Alors, comment faut-il regarder ?
Il n’y a pas de mode d’emploi, et surtout pas de bonne réponse à trouver. On peut commencer par le sujet. Ou par une couleur. Par une forme étrange. Par une lumière. Par un détail. On peut aussi ne rien chercher à reconnaître et simplement suivre le mouvement du tableau. Puis revenir plus tard, et voir autre chose.
Cette liberté laissée au regard compte beaucoup pour moi. Un titre peut proposer une direction ; il n’est pas là pour expliquer l’œuvre.
Regarder d’abord. Reconnaître peut-être. Imaginer ensuite.